Michel de Montaigne, Essais - Extrait

Modifié par Clemni

Les Essais de Michel de Montaigne constituent une œuvre phare de la pensée humaniste de la Renaissance. Montaigne y aborde une variété de thèmes, allant de l'auto-examen à la philosophie morale, tout en offrant des réflexions sur l'éducation, la politique et la nature humaine. Ce qui fait la spécificité des Essais, c'est leur ton intime et introspectif : Montaigne se révèle lui-même, exposant ses doutes, ses expériences et ses observations avec une franchise et une curiosité sans pareilles. Dans cet extrait, Montaigne examine les dynamiques complexes du pouvoir et de la perception sociale.

Or j’étais sur ce point : qu’il suffit de voir un homme élevé en dignité1 ; quand bien même nous l’aurions connu trois jours auparavant comme un homme de peu, il se glisse insensiblement dans nos opinions une image de grandeur, de compétence, et nous nous persuadons que, grandissant en train et en crédit, il a aussi grandi en mérite. Nous le jugeons non selon sa valeur, mais, à la manière des jetons, selon le privilège de son rang. Que la chance tourne, qu’il retombe et se mêle de nouveau à la foule, chacun s’étonne et cherche la cause qui l’avait hissé si haut. [...]

Ce que j’adore moi-même chez les rois, c’est la foule de leurs adorateurs. Toute inclination et soumission leur est due, sauf celle de l’entendement. Ma raison n’est pas faite pour se courber ni fléchir ; ce sont seulement mes genoux. [...]

Antisthène2 conseillait un jour aux Athéniens de faire en sorte que leurs ânes fussent employés au labourage des terres tout comme les chevaux ; on lui répondit que cet animal n’était pas né pour un tel service ; « C’est tout un », répliqua-t-il, « il ne s’agit que de votre décision ; car les hommes les plus ignorants et les plus incapables que vous placez aux commandements de vos guerres deviennent aussitôt très dignes, simplement parce que vous les y placez. » Cela rejoint l’usage de tant de peuples qui canonisent3 le roi qu’ils ont eux-mêmes choisi, et ne se contentent pas de l’honorer s’ils ne l’adorent pas.

Ceux de Mexico, une fois achevées les cérémonies de son sacre, n’osent plus le regarder en face ; comme s’ils l’avaient divinisé par sa royauté, parmi les serments qu’ils lui font prêter de maintenir leur religion, leurs lois, leurs libertés, d’être vaillant, juste et bienveillant, il jure aussi de faire marcher le soleil dans sa lumière habituelle, de faire tomber la pluie en temps opportun, de faire couler les rivières dans leur cours, et de faire porter à la terre tout ce qui est nécessaire à son peuple.

Pour ma part, je diffère de cette manière commune : je me méfie davantage de la compétence quand je la vois accompagnée de la grandeur de la fortune et de la faveur populaire. Il nous faut observer combien il est aisé de parler au bon moment, de choisir son instant, de rompre le discours ou de le changer avec une autorité magistrale, de se défendre des objections d’autrui par un mouvement de tête, un demi-sourire ou un silence, devant un auditoire qui tremble de respect et de révérence.

Michel de Montaigne, Essais, 1595.


1. Dignité : rang élevé. 2. Antisthène : philosophe grec. 3. Canonisent : considèrent comme sacré, digne de vénération.

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
Télécharger le manuel : https://forge.apps.education.fr/drane-ile-de-france/les-manuels-libres/francais-premiere ou directement le fichier ZIP
Sous réserve des droits de propriété intellectuelle de tiers, les contenus de ce site sont proposés dans le cadre du droit Français sous licence CC BY-NC-SA 4.0